The Danish Girl by Tom Hooper

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Un jeune couple de peintre danois expose lors d’un vernissage à Copenhague au début des années 20. Lui, Einar Wegener, paysagiste reconnu et elle, Gerda Wegener, portraitiste mondaine font illusion en société mais un mal profond les ronge : la mélancolie. Confortablement installés dans leur douillet appartement avec leur petit chien, Gerda désespère de ne pas réussir à vendre ses toiles et commence à nourrir une forme de jalousie à l’encontre de son mari introverti qui ne fait pourtant que l’encourager.

Un événement anodin va les faire basculer dans une incroyable destinée : une cliente étant retenue, Gerda insiste pour qu’Einar prenne la pose pour elle dans une robe de ballerine afin qu’elle puisse finir son tableau. C’est un choc, une révélation pour eux deux : Einar est bouleversé par le contact du tissu sur sa peau et Gerda trouve sa parfaite muse pour développer sa créativité. Ils vont décider ensemble de donner une première existence à Lilli (Einar au féminin) en participant à une soirée bourgeoise où elle va succomber aux charmes de l’entreprenant Henrik . Elle commence alors sa mue sous l’œil complice de Gerda.

Cette histoire d’amour portée par deux interprètes au sommet emporte tout sur son passage tant la densité de leur passion est plus forte que les conventions, le corps médical, et les doutes qui les assaillent. Ce duo, fou d’amour, interprété par Alicia Vikander et Eddie Redmayne est époustouflant de bout en bout et ils incarnent viscéralement l’empathie et l’abandon de soi pour le bien de l’autre et toutes les étapes de la transgression auquel ils vont devoir faire face ensemble, chacun mesurant de plus en plus le tribut à payer.

Cette adaptation du roman éponyme, The Danish Girl, de David Ebershoff aborde frontalement la question identitaire et les territoires alors inconnus du transgenre. Tom Hooper oscarisé lui aussi pour Le discours d’un roi transcende son sujet et ses acteurs pour nous livrer un film magistral totalement abouti, subtil et maitrisé. Les costumes et l’atmosphère du Paris des années 20 idéalement incarné par Mathias Schoenaerts en protecteur et mécène du couple d’artiste qui les accompagnera lors du long processus de transformation.

La beauté du cadre et de l’image de Danny Cohen fait écho aux peintures d’Einar tout comme la touche finale lors du retour au pays après un périple lourd et fastidieux pour enfin délivrer les corps et les âmes meurtries. La partition musicale du récemment oscarisé Alexandre Desplat donne tout son relief au film dans les moments de grandes tensions et d’accélération du récit jusqu’à l’acmé final.

Assurément un film à ne pas manquer, hautement maitrisé, intelligemment orchestré et un jeu tout en simplicité et subtilité qui devrait séduire les plus sceptiques devant la force de l’universalité des enjeux d’une modernité ébouriffante. Gageons que le succès public sera au rendez-vous ainsi que les prix qui pourraient récompenser les deux acteurs ou encore les décors lors de la prochaine cérémonie des Oscars le 28 février 2016. Petite bizarrerie tout de même de ne pas retrouver de nomination pour la réalisation, l’image ou encore la musique originale….

Drôle d’oiseau que ce Birdman là.

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La séquence d’ouverture sur Michael Keaton de dos en position de fakir qui se concentre avant son entrée en scène est emblématique du film. Nous sommes partis pour deux heures d’un seul et même plan séquence qui va suivre le personnage principal : Riggan Thomson. Ancien acteur star jouant les supers héros, il a décidé de retrouver le chemin de la gloire en se mettant en scène dans une pièce de Raymond Carver, Parlez-moi d’amour. L’exercice semble périlleux tant ce névrosé ultra sensible semble en permanence au bord de la rupture. Malmené par son producteur, ses comédiens, sa fille, sa maitresse, son ex femme, une critique et Birdman lui même le personnage qui l’a rendu célèbre, Riggan va vivre la dernière répétition avant la première comme un cauchemar éveillé. C’est bien à un exercice d’équilibriste qu’il va devoir faire face avec à la clé une réussite salvatrice ou un échec cuisant synonyme de mort artistique.

Alejandro González Iñárritu pose sa caméra dans un décor de Théâtre et, des loges, à la scène, aux coulisses en passant par le toit du mythique ST James Theater en plein cœur de Times square, il réussit un tour de force mémorable de nous emporter dans un format atypique absolument hallucinant de maitrise qui frôle la schizophrénie. La double mise en abime entre le personnage de fiction qu’est Riggan, metteur en scène, joué par Keaton connu pour ses rôles dans Batman, harcelé par son avatar et Iñárritu lui même metteur en scène d’un film qui parle de la reconnaissance public/critique et de la mise en danger pour essayer de satisfaire son égo et trouver son équilibre, donne tout son sel à ce film. C’est tout à la fois drôle et touchant et hautement symbolique du statut d’artiste.

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La pression dramatique que vit le metteur en scène fait écho à celle que le réalisateur s’est donné comme contrainte ainsi qu’à toute l’équipe technique, acteurs y compris. Dans ce film choral, genre qu’affectionne particulièrement Iñárritu, tous les acteurs sont borderline et névrosés chacun cherchant au mieux à tirer profit de la confusion. L’incroyable énergie et le rythme du film sont à mettre au crédit d’un casting flamboyant qui a su se nourrir intelligemment de la difficulté de l’incroyable parti pris de mise en scène.

Le choix de la pièce est tout sauf anecdotique tant le film parle au final d’amour : amour paternel, amour de soi, amour du jeu, amour du risque, sentiment amoureux. Les acteurs sont exceptionnels et réussissent une performance de premier plan dans ce huis clos où se jouent des triangulaires faites de séduction et de règlements de compte. Edouard Norton, Emma Stone, Naomi Watts, Zach Galifianakis et bien entendu Michael Keaton campent ce casting cinq étoiles proche de la rupture permanente tant la tension narrative est palpable jusqu’à la séquence finale libératrice.

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Alejandro González Iñárritu ose tout. Il incruste même une séquence avec effets spéciaux digne des meilleurs films d’action. Il réussit avec brio ses choix artistiques assumés. L’audace paie puisqu’il repart de la 87ième cérémonie des oscars, auréolé de la statuette de meilleur film, de meilleur réalisateur, de meilleur scénario mais aussi de la meilleure photo pour Emmanuel Lubezki. Le film est tellement innovant dans son scénario que Neil Patrick Harris parodie une scène culte du film en entrant en slip sur scène comme Riggan en rappelant que le métier d’acteur est une profession digne : hilarant.

Après Amores perros, Babel ou encore 21 grammes, le réalisateur mexicain est devenu ce dimanche une figure incontournable du cinéma mondial et se porte candidat à sa propre succession, avec un long métrage attendu le 25 décembre 2015 aux Etats-Unis. Après l’humour contenu dans Birdman, c’est dans le registre plus sombre de ses précédentes œuvres qu’il fera son retour en signant Les Revenants, avec un triple défi à la clé : montrer qu’il peut aussi briller en adaptant l’histoire d’un autre, repousser ses propres limites esthétiques et offrir son premier oscar du meilleur acteur à Leonardo DiCaprio.

Vincent n’a pas d’écailles par Thomas Salvador

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© Le Pacte

Vincent n’a pas de toit, ni de boulot mais se révèle épanoui en milieu aqueux. La belle idée du film tient dans une histoire simple mais hors du commun où le personnage principal cache son indicible différence jusqu’au moment où il choisit de se déclarer auprès de Lucie lors d’une sortie de nuit. Mais quelle est donc cette singularité? Attention spoiler : Vincent n’a pas d’écailles.

Le film fait dans l’économie de dialogues surtout pendant la longue séquence d’exposition. La solitude du héros et sa timidité le rendent attachant et on développe une certaine empathie pour ce grand échalas lambda qui ne trouve pas sa place hors de l’eau. Cette eau lustrale et salvatrice lui donne confiance, force et vie. Des rivières d’eau claire, aux piscines en passant par celle des fontaines ou l’eau de pluie, Vincent n’a pas d’autres choix que de trouver « son H2O » partout où il p(l)eut.

On pense bien sûr à un film de super héros à la sauce Rohmeriene avec des séquences drôles et profondes notamment avec le duo amoureux formé par Vimala Pons toute en candeur et Thomas Salvador, lui même, qui se met en scène dans ce rôle tout en intériorité. Lorsqu’il fait tomber sa carapace et s’offre à nu à sa bien aimée, son métabolisme hors norme fait sourire. Ce couple là part à la découverte de l’altérité comme deux adolescents un peu naïfs.

Ce qui frappe d’emblée, c’est le ton qui oscille entre comédie burlesque et drame mâtiné de fantastique. La course poursuite avec les policiers est plaisante et recèle des moments de purs gags visuels qui ont la fraicheur de l’originalité. Dès qu’affleurent des questions existentielles, le scénario et le jeu manquent de profondeur. « L’homminité », la marginalité ou encore le couple, sont abordés de façon trop rapide et superficielle ce qui ne laisse aucune chance à une réelle identification.

L’histoire bascule quand Vincent décide d’utiliser son potentiel pour « sauver » un collègue d’une bagarre raciste qui dégénère. Le héros justicier se dévoile alors au grand jour et n’a plus d’autre choix que la fuite…Mais au final pourquoi cette décision? C’est la grande énigme du film…et de l’intention de Thomas Salvador!

La vraie fausse bonne idée de se confier le rôle principal est à mon avis un écueil majeur du film. Thomas Salvador pour son premier long métrage après une belle série de courts a certes choisi de se recentrer sur une équipe réduite avec son noyau dur notamment sa sœur en productrice, pour autant il manque une vraie énergie, une vraie folie, un vrai rythme qui font défaut à la réalisation.

Sauf que là où il y avait une belle promesse, le réalisateur passe un peu à coté de son sujet et c’est dommage. Il y avait matière à aller chercher du côté de l’acceptation de la différence, ici invisible, et donc peut être encore plus complexe à vivre.
On pense bien entendu au Grand bleu sans le dénouement tragique, magique et romantique. Au final, c’est un peu long et poussif alors que le film ne dure qu’une heure et 18 minutes et accouche finalement d’un tout petit poisson.

Loin des hommes de David Oelhoffen

@ Michael Crotto

@ Michael Crotto

Algérie 1954, Daru, un instituteur apprend à ses jeunes élèves à reconnaître les fleuves français sur une carte. Nichée dans une colline isolée de l’Atlas, la petite école pour enfants de bergers semble paisible et imperturbable. Pourtant, un beau matin ensoleillé, des colons viennent prévenir l’instituteur d’une insurrection de la population qui revendique son indépendance. Un jeune paysan, Mohamed, est confié à l’instituteur à qui il est demandé de l’escorter à la gendarmerie d’un village proche. Il est accusé d’avoir tué son cousin. Daru refuse de le livrer et se retrouve contraint de l’héberger et de le soigner.

Librement inspiré de la nouvelle, l’hôte, issue du recueil, l’Exil et le royaume, d’Albert Camus, Loin des hommes, est un film solaire tout comme le fût l’étranger qualifié de roman solaire par Roland Barthes à sa sortie. Les images de l’Atlas sont bouleversantes au lever comme au couché du soleil et offrent de paisibles parenthèses qui témoignent l’indicible: la beauté des paysages terrestres. Voilà pour le décor mais qu’en est-il de l’histoire?

@ Michael Crotto

@ Michael Crotto

Rien ne prédestinait cette rencontre symbolique entre deux protagonistes qui vont, pas à pas, s’apprivoiser en entamant une difficile traversée du désert algérien qui les fera tomber de Charybde en Scylla. Ce périple initiatique leur permettra de se confier, se protéger et se révéler mutuellement. C’est un voyage picaresque doublé d’une quête d’authenticité que ces deux hommes que tout oppose décide de faire ensemble avec un point commun: ils sont tous deux nés sur le sol algérien.

Le traitement de cet épisode douloureux et complexe de l’histoire française en Algérie par un réalisateur peu aguerri, David Oelhoffen, est pour le moins surprenant. Ni son premier long métrage (nos retrouvailles), ni ses courts métrages ne laissaient imaginer qu’il aille se frotter à un tel sujet aux contours rocailleux. Force est de constater qu’il réussit superbement sa direction d’acteurs mais aussi une plongée dans le passé qui résonne à travers l’histoire singulière de ces deux hommes comme une ode contemporaine à la fraternité.

Viggo Mortensen compose une partition remarquable en tout point où il campe une figure d’autorité qui oscille entre douceur et force. Il incarne idéalement ce personnage à l’identité complexe qui jongle magistralement entre français, arabe et espagnol. Reda Kateb, tout en retenu et en mutisme, oppose une réelle grâce à ce grand frère d’(in)fortune qui tombe sous le charme attachant de ce berbère en manque d’amour et de repère.

© Michael Crotto

© Michael Crotto

On sort secoué, malmené mais réconcilié avec la nature humaine. Ce n’est qu’une question de trajectoire, de choix, de volonté semble nous dire le réalisateur qui emprunte de manière subtile les codes du Western. Et si finalement la diya, « le prix du sang », ne résistait pas à l’épreuve de la sagesse et de la vie. L’emprise de la musique originale de Nick Cave et Warren Ellis n’est pas étrangère aux frissons qui nous traverse notamment lors de la dernière partie tout en pudeur et émotions aux moments des doubles adieux.

Les multiples sélections à Londres, Venise, Toronto et les prix Sopadin du meilleur scénario et d’interprétation masculine pour Viggo Mortensen au festival de Sarlat, récompensent un sujet dense et iconoclaste.

Vibrez avec Whiplash de Damien Chazelle

©DanielMcFadden

©DanielMcFadden

Andrew s’entraîne sang et eau sur sa batterie, seul isolé dans le sous-sol de son école. Le premier plan en travelling avant positionne admirablement le rapport de force à venir entre le maître et son élève. La confrontation est brutale, animale et préfigure le parti pris de mise en scène. Damien Chazelle explore l’univers impitoyable des écoles prestigieuses de musique. Le quotidien est rythmé par les répétitions et la guerre des nerfs pour attirer l’attention du professeur star. Terence Fletcher dirige en effet le fleuron des orchestres du conservatoire de Manhattan.

Le jeune Andrew s’émancipe peu à peu de la tutelle de son père pour se retrouver sous le joug d’un maitre à penser aux méthodes radicales qui instaure une relation de dépendance entre fascination et répulsion sur les (bien) heureux disciples liges. Il impose un régime de terreur, fait d’humiliations et de sacrifices comme si la seule issue possible était la victoire ou la défaite au nom de la sacro sainte excellence. Il se plait à rappeler que Charlie Parker, le plus brillant Jazzman de son temps n’aurait jamais été ce qu’il fut si il n’avait pas un jour subi le pire moment de honte de sa vie en public.

Andrew commence à se prendre au jeu, galvanisé par ce professeur intransigeant, et n’a plus qu’un objectif: devenir le meilleur. Il fera ses armes en prenant position dans son cercle familial en faisant l’apologie du travail et de la réussite. Il prendra également la lourde décision de couper net un début de relation amoureuse trop chronophage et prompte à ruiner ses ambitions égoïstes. Une partie d’échec va alors se mettre en place et petit à petit les rapports de force s’équilibrer pour aboutir à un final de haute dramaturgie où l’affrontement inattendu va survenir alors que le climax semble passé. L’acmé du film dans un tempo fou oppose les deux anciens rivaux dans un face à face explosif sur le fameux morceaux Whiplash: jouissif.

Le jeune Miles Teller est tout simplement impressionnant à la batterie dans des séquences magnifiques de virtuosité mais également dans sa transformation psychologique en jeune adulte qui prend des claques au sens propre et figuré et se relève avec toujours la même rage. Il s’impose par son engagement physique et psychologique et offre une partition tout en nuances et en générosité.

J.K. Simmons est habité par son personnage de quasi marine américain qui n’a qu’un seul credo: former des vainqueurs. Il excelle dans les scènes verbalement violentes et dans sa capacité à imposer une chape de plomb toute militaire sur ses élèves. Manipulateur, abject, tortionnaire, son quotidien est rythmé par la dose d’adrénaline qu’il s’injecte en poussant ses soldats musiciens à l’extrême pour son propre plaisir. Plus le « méchant » est immonde, plus l’empathie est grande pour le héros. Chazelle semble avoir bien retenu cette leçon Hitchcockienne.

Damien Chazelle creuse le sillon de la réussite et de son prix à payer. Il s’interroge sans moralisation aucune sur les motivations de ses deux protagonistes et met en scène comme une bataille musicale tout ce qui les oppose et les rapproche à la fois. La bande originale est sublime et il n’est pas indispensable d’être grand amateur de Jazz pour se laisser embarquer dans ce tourbillon sonore. Le public ne s’y est pas trompé puisque Whiplash a triomphé à Sundance en début d’année avec le Grand Prix du jury et le Prix du public tout comme à Deauville avec le Grand Prix et aussi le Prix du du Public.

Sortie en salle le 24 décembre alors offrez vous pour Noël, une belle alternative aux Christmas Carols en vous plongeant dans l’univers jazzy de Damien Chazelle aux « fugaces moments de beauté qu’offre la musique et que le cinéma peut retranscrire d’une façon très émouvante ».

Interview sur la terre battue de Stéphane Demoustier

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© Les Films Velvet

Terre battue, profondément ancré dans le Nord de la France, n’est pas sans rappeler le cinéma des frères Dardenne qui coproduisent le film. Derrière le drame social se cachent des touches d’espoir grâce à des dialogues drôles qui donnent une certaine légèreté au récit. Pourtant la partie qui se joue laissera des traces durables.

Jérôme Sauvage fait ses adieux à la grande distribution. Il quitte son emploi de directeur de magasin non sans laisser derrière lui une vague d’amertume parmi ses collaborateurs. La scène d’ouverture filme Olivier Gourmet de dos sur son lieu de travail pour le retrouver dehors, quadragénaire soulagé, face à un nouveau challenge professionnel. Il rejoint sa femme, Laura, et son fils, Ugo, dans la douceur apparente du foyer familial. Elle prépare à manger tandis qu’il chahute avec son fils qui lui parle de ses idoles. Passionné de tennis, il veut devenir un champion comme tous ceux qui sont affichés en poster dans sa chambre. Mais les rêves d’indépendance du père angoissent la mère qui le pousse à retrouver un travail salarié. Rien n’y fait, il s’ingénie à monter son propre business au détriment de l’équilibre de son couple. Il ne voit ni n’écoute les craintes et les angoisses de son épouse tout comme il néglige les rêves sportifs de son fils unique.

Le double affrontement est inéluctable et il va se retrouver seul face à son obstination et va devoir gérer les dommages collatéraux. L’atterrissage sera rude et c’est ce lent processus de destruction que filme avec subtilité Stéphane Demoustier. Lors des séances d’entrainement où le père et la mère sont absents, Ugo va apprendre à se battre et grandir très vite au contact de ses pygmalions qui le forment pour le haut niveau, un monde sans pitié. En parents putatifs, le couple d’entraineurs se substitue subtilement aux parents biologiques et pose la question de l’apprentissage, de la transmission de valeurs. Le tennis est un sport individuel où la concurrence est rude et presque tous les coups sont permis. Cette allégorie n’est pas sans rappeler l’âpreté du monde du travail et la pression permanente de la réussite. Les rapports de force vont progressivement s’inverser et l’adolescent impavide va prendre son destin raquette en main jusqu’au dénouement final qui les rapprochera tous les deux dans une réalité amère.

Terre battue, avec en toile de fond l’avenir du jeune garçon et de son père, décortique la relation père/fils dont la mère s’exclut en décidant de reprendre sa vie en main. Valeria Bruni Tedeschi incarne avec maestria une femme vacillante qui doute et se met hors jeu dans une magnifique scène de rupture, en plan fixe, d’une grande justesse. Stéphane Demoustier nous confie d’ailleurs qu’il ne l’a pas découpé et ne l’a tourné que cinq fois sans aucune répétition préalable, avec ce fantasme de la fraicheur de la première prise et une totale confiance dans leur capacité à la faire vivre à l’écran.

Le cinéma c’est une question de désir nous dit l’auteur réalisateur qui a écrit le scénario en pensant à Olivier Gourmet. Ce désir a été immédiatement partagé par l’acteur qui a apprécié un vrai travail d’écriture où chaque personnage existe d’une manière simple, sobre et sensible, ce qui est rare selon lui surtout chez des jeunes auteurs. Il trouve primordial d’aider les nouveaux entrants et d’accompagner la naissance de nouveaux cinéastes comme il a pu le faire notamment avec Ursula Meier dans Home.

Stéphane Demoustier réussit un vrai passage à l’acte avec ce premier long métrage qui maitrise son sujet : l’obsession de la réussite et la figure paternelle. L’image en scope et en 35 mm magnifie les centres commerciaux tout comme les terrains de tennis qui sont les univers codés des deux personnages principaux. Les lignes et les surfaces mises en parallèle les rapprochent et les éloignent tout à la fois. La direction d’acteurs est habile notamment dans sa capacité à diriger Charles Mérienne, un jeune comédien non professionnel, mais champion en herbe face aux deux monstres sacrés du cinéma d’auteur que sont Olivier Gourmet et Valeria Bruni Tedeschi.

Il nous confie aussi l’importance de la générosité spontanée d’Olivier Gourmet en qui il a trouvé un solide allié de mise en scène dans l’encadrement du jeune Charles Mérienne sur le tournage. Pour lui, faire un film, c’est un prototype et il cherche constamment la meilleure porte d’entrée avec ses acteurs. Sa nature est dans la réflexion, l’échange plutôt que dans le conflit. Il combine cette approche avec une extrême rigueur dans le travail même si le sujet de ce film lui est familier puisqu’il a puisé dans ses expériences personnelles et dans des lieux qu’il connaît bien.

Stéphane Demoustier a un univers bien à lui, une singularité dans le propos comme le dit justement Olivier Gourmet et on lui souhaite de garder cette patine et cette authenticité dans la réalisation de ses futurs longs métrages dont le prochain est déjà en écriture.

Immersion dans la musique Garage avec le nouvel Eden de Mia Hansen-Love

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L’ouverture du nouveau film de Mia Hansen-Love donne le ton ou plus précisément le son. Immergée dans une rave party en périphérie de Paris, une bande d’adolescents s’enivrent au rythme de la musique électronique et des psychotropes qui vont avec la fête. Il fait nuit et au petit jour Paul, qui s’est endormi contre un arbre, est réveillé par Cyril qui le sort de sa léthargie alors qu’un oiseau multicolore de synthèse (comme les drogues du même nom) s’envole dans le ciel. Nous sommes fin 1992, et la première partie se concentre sur la genèse et l’éclosion d’un groupe de DJ français, Cheers, qui compose de la musique garage, sorte de house mais en plus disco comme la décrira Paul in fine.

Accompagné par son acolyte Stan, de leur nouveau manager Arnaud de Radio Nova, ils vont faire leur classe et connaître un début de notoriété grâce à leur résidence sur FG. Les petites amies se succèdent, comme les lignes de coke. Paul qui abandonne ses études de lettres, effraie sa mère qui s’inquiète pour l’avenir de son fils. Après une rupture abrupte avec une amoureuse américaine (excellente Greta Gerwig), Paul se lance à corps perdu dans sa passion. Nos deux protagonistes vont croiser la route des Daft Punk alors aussi débutants qu’eux et construire leur adn musical grâce à la complicité de Cyril l’ami de toujours en charge de l’identité visuelle de leur musique. Tout ce petit monde vit la nuit et rêve de s’exporter. Les tournées en Amérique, synonyme de retrouvaille avec son premier amour, enceinte, sonnent le glas de sa relation avec Louise qui ne trouve plus sa place à ses côtés.

Les désillusions amoureuses, artistiques et le tourbillon des fêtes amorcent la deuxième partie et la prise de conscience que les années d’insouciance ont passé. Paul est soudain ramené à la réalité crue, rattrapé par la mort, sa mère, ses ex et sa banquière. L’heure du bilan a 33 ans est sans appel : Paul a oublié de construire sa vie. Pour autant aucune logique moralisatrice chez Mia Hansen-Love mais plutôt un témoignage bien documenté et habilement construit ainsi qu’une bienveillante empathie pour son personnage principal.

Le scénario est co-écrit avec son frère, ancien DJ, qui a également orienté le choix de la Bande Originale donnant clairement à l’histoire une pertinence sur l’énergie et les aspirations de cette génération. La BOdu film mixe admirablement House, Techno et Garage avec une musique entêtante, dansante empreinte de douce mélancolie qui résonne pour toute une génération comme un parangon de liberté et d’innocence : Sueno Latino, Happy Song, Veridis Quo, The Mkappella, Caught in the Middle.

Eden est un film sur la French Touch dans le milieu des DJ’s mais aussi une réflexion sur les difficultés à vivre de sa passion sans contraintes. Le doute envahit tous les protagonistes, des compromis s’imposent et les scènes clés tournent toutes autour des moments tendus où l’euphorie de la fête retombe. Le montage habile propose des moments de respiration et d’introspection en utilisant des incrustations de voix/mots soit sous la forme d’une lettre de rupture ou encore d’un poème tous deux lus par des femmes « boussoles » pour notre héros.

On ne peut s’empêcher de penser au dernier film des frères Cohen, Inside Llewyn Davis, qui retraçait la carrière ratée d’un musicien folk dans le sillon de Bob Dylan. Là où le personnage principal des Cohen était un gentil looser, Paul apparaît plus fragile et enclin au spleen. C’est la force du film que de s’attacher à l’humain, aux sentiments pour atteindre une forme d’universalité tant sur le processus créatif que dans la recherche d’un statut social stable.

Mia Hansen-Love clôt avec ce quatrième film une trilogie commencée avec Tout est pardonné en 2007, prix Louis Delluc du meilleur premier film ex-aequo avec Naissance des Pieuvres de Céline Sciamma aussi dans l’actualité avec Bande de filles. Elle a constitué une bande autour de Félix de Givry, acteur non professionnel, qui mélange espoirs Pauline Etienne et Roman Kolinka tous deux exceptionnels de justesse et de fraicheur et valeurs sûres du cinéma français Golshifteh Farahani et Vincent Macaigne qui « font le job ».

Cet Eden là, référence à un fanzine éponyme crée par Christophe Vix, se veut emblématique d’une période enchantée sorte de paradis terrestre où pendant 10 ans le monde de la musique a été magique. Replongez y à nouveau sans modération grâce à la bande sonore disponible le 10 novembre sur le label Hamburger Records et avec le film en salle dès le 19 novembre.